Jeudi 22 janvier 2009
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L'amour se juge dans l'instant à son choc, puis à l'écho qu'il laisse dans le temps.
C'est la loi que je trouve à mes relations avec des belles, des très belles dont je sais de longtemps que l'écriture est soudée à la vie. Toujours leur vie s'accorde avec la lettre, la haute
intelligence avec le souffle, leur courage avec leur folie.
Elles ont noms Virginia Woolf, Hannah Arendt, Marina Tsvetaeva, ou Lou Andréas Salomé, amante et soeur, muse proche et distante de Rilke. La Fiction, la Pensée, la belle affaire....
D'homme ? L'air de rien, elles y ont réussi, sans emphase, avec une autre voix. Et c'est cette voix qui importe. Sans être d'humeur à théoriser, j'ai envie de dire: Des
hommes ,- Flaubert en avait l'exacte conscience-, peuvent construire une "oeuvre" comme on dit, en objet à côté de leur vie. Pas ces femmes-là ou pas seulement.
D'autres que j'aime dans leur folie. Il y a fort à parier que le Journal de Catherine Pozzi, ravagée de science, d'intelligence, d'orgueil-, soit lu encore dans cent ans, quand tant de romans
parus de son vivant seront enterrés. Les" Lettres d'Afrique" de Karen Blixen vous tiennent en haleine tout autant que "La ferme africaine". Féérique, fantasque, délicieuse Karen aux poignets
de fermière kényane. Ce que Katherine Mansfield sait d'elle depuis l'adolescence, c'est son snobisme capricieux de fille de riche mais aussi son oeil imparable d'observatrice, un oeil de peintre.
Simone Weil et Marie Lenéru ont des styles différents, l'un travaillé par la rhétorique de l'Ecole, l'autre limpide comme d'un moraliste du XVII° s., mais leur vie et leurs écrits brulent de
la même fièvre, de l'une comme de l'autre.
Deux évocations pour finir cette petite ouverture. L'une est presque personnelle. Au printemps dernier, ont été lus des textes de Germaine Tillion, lors de la messe de ses funérailles. Elle a frôlé
les cent ans, mais les textes lus, anciens parfois de plusieurs décennies, avaient une simplicté toute fraîche, tenace et ainsi portaient loin devant nous. L'autre impression me
vient de la fin des Mémoires de la délicieuse Margarete Buber-Neumann, qui a traversé les camps de Staline puis de Hitler et en parle avec une simplicité sidérante. Je l'imagine souvent
pédalant dans la campagne allemande, en 1945, jeune et joyeuse comme jamais depuis longtemps.
Presque toutes ces voix sont éprises de vérité. Elles rejoignent celles, uniques, de Sapho, d'Emily Brontë, de Mme de Lafayette. Elles disent la noblesse de l'écrit, même lorsqu'elles
s'aventurent hors de la fiction.
A.F.
Notes pour le lestage.
1- N'entrons pas dans la querelle élyséenne sur l'intérêt de la lecture de Mme de Lafayette. Dérisoire, mais symptomatique.
2- Lectures en regard:
- Catherine Pozzi, "Journal 1913-1934", édition établie par Claire Paulhan, Phébus/libretto. Je rappelle que cette grande dame a été mariée avec le dramaturge Edouard Bourdet. Leur fils est le
résistant Claude Bourdet, fondateur de "L'observateur", qui a précédé le "Nouvel Obs'". Elle vécut aussi un amour infernal avec Paul Valéry,
alias Mr Teste.
- De Karen Blixen, surtout , en Folio, "Le diner de Babette" et "Lettres d'Afrique, 1914-1931".
- Tout ce qu'a écrit Katherine Mansfield, avec une attention particulère pour la belle traduction de Françoise Pellan, pour Folio, de "La garden party et autres nouvelles", mais aussi les
"Lettres", "Le Journal". Lire aussi "Brêve vie de K.M.", de l'excellent Pietro Citati. En faisant mes vérifications, je découvre qu'il est comme moi admirateur de ces divines et d'autres
encore. Je vais donc le lire. Il cite même Simone Weil et bien sûr Thérèse d'Avila. Logique. Pour la démonstration, voir le travail, en cours d'exposition, d'Ernest Pignon-Ernest.
3- J'espère critiques et commentaires pour avancer.
Je n'ai pas su intégrer Evguénia Guinzburg (" Le vertige", "Le ciel de la Kolyma"), ni Nadejda Mandelstam. Je pense avec l'émotion qu'elles exigent à Carson Mac Cullers
et Anaïs Nin, l'une coeur solitaire à l'affût, l'autre renarde gracile et sensuelle, soeur des hommes. Ils m'arrive souvent de penser à chacune et, à travers leurs mots, d'interroger : comment
vivraient-elles aujourd'hui ? Seraient-elles décues ou plus libres, au tour que prennent les relations entre les hommes et les femmes. ? Vivraient-elles une vie plus pleine en se privant
d'écrire ?